LES PHILIPPINES FACE À L’EI

Sur l’île de Mindanao, aux Philippines,l’armée philippine a affronté les combattants affiliés au groupe armé se désignant sous le nom d’Etat islamique (EI). Entre mai et octobre 2017, les civils ont payé un lourd tribut.
Le 23 mai 2017, un échange de coups de feu a éclaté entre les forces gouvernementales des Philippines et une alliance de combattants affiliés à l’EI, à Marawi, ville de 200 000 habitants située dans la Région autonome du Mindanao musulman (RAMM), dans le sud des Philippines.

L’EI AUX PHILIPPINES

Les islamistes, notamment les groupes Maute et Abou Sayyaf, ont rapidement pris le contrôle de grandes zones de la ville, ce qui a amené le président philippin Rodrigo Duterte à instaurer la loi martiale et à suspendre l’ordonnance d’habeas corpus sur toute l’île de Mindanao.

 

 

En un mois, le conflit a provoqué le déplacement de 360 000 personnes à Marawi et alentour. Des centaines, si ce n’est des milliers, de civils sont restés piégés dans la ville assiégée pendant des semaines ou des mois, retenus en otage ou pris entre deux feux.

La bataille a duré cinq mois et a provoqué le déplacement massif de civils, la destruction généralisée d’infrastructures civiles et la perte de vies civiles.

D’après les chiffres officiels, 920 islamistes, 165 soldats et 47 civils ont été tués au cours des affrontements, et plus de 1 780 otages qui se trouvaient aux mains des groupes affiliés à l’EI ont été libérés. Cependant, du fait de l’accès restreint à Marawi durant le conflit, il est impossible de corroborer ces chiffres de manière indépendante.

 

Président philippin Rodrigo Duterte

 

Déplacées massivement lorsque les affrontements ont éclaté en mai, des milliers de personnes retournent aujourd’hui dans une ville dont certains quartiers ont été complètement rasés, où les civils ont été massacrés par les islamistes et où les deux camps ont commis des violations des droits humains.

DES TÉMOIGNAGES GLAÇANTS

Le siège sanglant que les combattants rattachés à l’EI ont tenu pendant plusieurs mois à Marawi a eu de lourdes conséquences pour les civils, les chrétiens étant particulièrement visés par des attaques brutales, notamment des homicides extrajudiciaires.

Nous avons interrogé 48 survivants et témoins, et beaucoup ont raconté que les membres des groupes affiliés à l’EI ont régulièrement pris pour cibles les civils et ont perpétré des homicides extrajudiciaires dans la ville de Marawi.

Plusieurs témoins ont raconté 10 événements différents au cours desquels les combattants ont tué au total au moins 25 civils en leur tirant dessus ou en les égorgeant. La plupart ont été tués parce qu’ils étaient chrétiens, et certains alors qu’ils tentaient de fuir.

Je les ai vus stopper l’ambulance. Ils ont demandé [au chauffeur] de dire la Chahada [profession de foi de l’islam], mais il n’a pas su répondre et ils l’ont abattu… Puis ils sont venus vers moi et m’ont demandé de réciter la Chahada. [Je l’ai fait], et ils m’ont laissé la vie sauve. 

Adam

Un groupe de six peintres, tous chrétiens, se sont cachés chez leur employeur pendant cinq jours après le début des combats, avant de tenter de s’enfuir. Pourchassés par des combattants qui leur tiraient dessus, ils se sont mis à couvert dans un canal qui les a menés jusqu’au lac Lanao.

J’étais sur le point de traverser le lac à la nage lorsque j’ai vu les combattants de l’EI tout près… Nous étions six à tenter la traversée, mais trois de nos amis ont été abattus... Nous avons vu le tireur, il était vêtu de noir, portait les cheveux longs et la barbe. »

Un témoin

DES CIVILS PERÇUS COMME SUSPECTS PAR L’ARMÉE

Dans certains cas, des membres de l’armée philippine ont traité avec méfiance les civils qui fuyaient les zones contrôlées par les islamistes, les ont arrêtés et soumis à la torture et autres mauvais traitements.

 

Nous avons interviewé huit victimes de ces violences aux mains des forces armées philippines. Sept étaient des ouvriers du bâtiment, chrétiens, piégés dans la ville de Marawi parce qu’ils craignaient d’être capturés ou tués par les islamistes s’ils tentaient de s’enfuir.

Nous pensions être en sécurité, mais l’adjudant est arrivé. Ils ont dit que nous étions de l’EI… Ils nous ont frappés, j’ai reçu des coups de poing et de pied…. »

DES CIVILS PIÉGÉS ENTRE DEUX FEUX

Si la vaste majorité des civils ont fui Marawi au cours de la première semaine de conflit, des centaines, voire des milliers, sont restés pris au piège dans la ville alors que les combats faisaient rage. Le 29 mai, l’ONU a signalé que 2 300 personnes se trouvaient encore dans la ville, ce chiffre chutant à moins de 300 fin août, car beaucoup avaient alors réussi à s’enfuir.

De nombreux civils pris au piège pendant de longues périodes étaient des travailleurs qui vivaient dans la peur, craignant d’être découverts par des combattants affiliés à l’EI ou touchés par les bombes et les balles. On ne connaît pas le nombre de civils qui auraient péri dans les bombardements aériens des forces gouvernementales.

L’accès à la ville de Marawi étant restreint, nous n’avons pas pu déterminer si l’usage par l’armée philippine de tirs d’artillerie et de frappes aériennes a enfreint ses obligations découlant du droit international humanitaire.

Il faut des investigations indépendantes pour établir si les destructions d’infrastructures et les pertes en vies civiles répondaient à une nécessité militaire et étaient proportionnelles à la menace que représentaient les combattants.

Les autorités philippines doivent traduire en justice les auteurs présumés d’actes de torture et d’autres violations, et veiller à ce que les victimes reçoivent des réparations suffisantes. Elles doivent ouvrir dans les meilleurs délais une enquête efficace et impartiale afin de déterminer si le bombardement de quartiers civils était proportionnel aux termes du droit international humanitaire.

Les autorités philippines semblent réagir aux inquiétudes concernant les pillages qu’auraient commis des membres des forces de sécurité, et ont initié des enquêtes et des poursuites. Elles doivent aussi concrétiser les promesses d’indemnisation.